Conseil pédagogique et AT — Entrevue

Maryline Authier est Analyste transactionnelle (PTSTA-E) et conseillère psychosociale.


Quel est ton parcours ?

Au départ, je suis pédagogue curatif clinique, formée à l’université de Fribourg dans les problématiques de handicaps moteurs et mentaux, les maladies psychiques, les problèmes sociaux, ainsi que la thématique des dépendances.

J’ai travaillé une dizaine d’années dans des institutions où les enfants sont placés par les services de protection de la jeunesse, et dans des institutions accueillant des personnes avec handicaps. J’ai également été intervenante en prison, en accompagnant des enfants allant voir leurs parents.

J’ai découvert l’AT lors d’une formation continue et m’y suis lancée. Je me suis réorientée professionnellement, ai travaillé dans une association pour femmes en difficultés, comme coordinatrice – formatrice. En parallèle, j’ai poursuivi mon cursus comme formatrice d’adultes, conseillère psychosociale et fait une équivalence de superviseure. J’ai ensuite obtenu mon PTSTA en éducation.

En 2012, je me suis mise comme indépendante en ouvrant mon cabinet Consult’Options dans lequel je propose des consultations en psycho-éducation notamment pour les enfants, adolescents et familles. Les jeunes viennent chez moi sur proposition des parents ou de l’école, et parfois parce que d’autres jeunes en ont parlé. Je propose aussi du conseil pour les adultes, de la supervision d’équipe pour les éducateurs, infirmiers, maîtres socio-professionnels, et avec ma collègue Valérie Perret, nous avons ouvert notre école d’AT.

Quels sont pour toi les outils AT les plus utiles en éducation ?

Je vois plein d’outils… les Positions de vie sont vraiment importantes dans toutes relations éducatives et formatives car par essence, il y a dyssymétrie dans la connaissance, entre celui qui éduque, enseigne et celui qui découvre, apprend. L’enjeu est alors de proposer une position de vie OK+ / OK+ dans cette dyssymétrie de base.

Le Triangle dramatique et le Triangle du Gagnant sont également des outils précieux pour accompagner les éducateurs, enseignants et parents dans leurs rôles et leur faire prendre conscience de ce qui se passe dans la relation lorsqu’ils se sentent démotivés, agacés, surchargés ou impuissants. Il y a dans ces deux outils et spécialement avec le Triangle du Gagnant, beaucoup de leviers pour aborder les limites, les règles, les sanctions, la bienveillance et la bientraitance. C’est un garde fou aux Jeux et une ouverture à l’Intimité.

Le travail que je fais avec les familles est d’ailleurs essentiellement axé sur la restauration de la communication en permettant l’Intimité. On pourrait se dire que la famille est un lieu d’intimité, car c’est le lieu de vie principal où l’on voit les gens tels qu’ils sont, mais paradoxalement, il y a souvent un manque de vraie Intimité, au sens où l’on peut partager réellement ses besoins, ses émotions et entendre ceux des autres, sans peur du jugement ou du rejet. Tout le travail en AT en éducation, sera de permettre à chacun des membres de la famille de s’écouter, de nommer ses émotions et ses besoins en modélisant une attitude empathique au sens décrit par Haargaden et Sills dans leur approche de l’AT relationnelle. Je crois vraiment beaucoup au travail de modélisation de la posture.

D’une manière générale, j’aimerais dire qu’il n’y a pas de recette pré-définie. J’aime aborder chaque situation dans son unicité, en fonction de l’âge, de la demande, de l’éducation et de la culture de celui ou ceux que j’ai en face. Et ce que j’aime dans le travail avec les enfants, c’est toute la créativité et la spontanéité de cet âge qui permet encore plus, d’utiliser le dessin, les histoires, la création de contes ou encore les marionnettes.

Craies de couleur. Source : Sharon McCutcheon, Pexels.

Et avec les adultes ?

Dans le cadre d’un travail avec des parents, je peux utiliser la matrice de Scénario pour comprendre comment ils se sont construits, quels sont les messages reçus et quels comportements ils ont mis en place. Cela permet de mettre en lumière comment, par exemple, quand leur enfant n’obéit pas, cela va réveiller leur propre vécu ; l’Enfant dans ses blessures ou/et le Parent dans ses valeurs.

Ce que j’observe souvent, c’est l’envie des parents de transmettre à leur enfant une éducation différente de ce que leurs parents leur ont transmis. Et tant qu’il n’y a pas eu un vrai travail de Permissions de faire autrement, une lutte interne s’instaure entre leur État du moi Parent : « Tu ferais mieux de faire comme on a fait avec toi / La discipline ça marche ! », et leur État du moi Enfant, qui a souffert mais qui n’ose pas trop dire qu’il a souffert… et que donc finalement cela semble moins dangereux car plus loyal d’écouter l’État du moi Parent. Ce conflit des Etats du moi n’est évidemment pas propre au statut de parents. Je le retrouve pour toute sorte d’autres problématiques dans le travail de conseil avec les adultes en général où une grande place a besoin d’être donnée à l’Enfant et à la validation de ses ressentis et de ses manques, pour pouvoir dans un temps ultérieur, remobiliser l’Adulte intégrant en se situant dans le rectangle de l’Autonomie.

Comment parents et enseignants peuvent-ils être complémentaires sans entrer dans des jeux ?

C’est intéressant de voir comment se rejouent plein d’enjeux dans cette relation « parents-enseignants »… le défi pour les parents est de garder leur Adulte aux commandes et pas le petit Enfant qui a été à l’école face à un enseignant. De la part de l’enseignant, aller dans une collaboration demande de l’ouverture à partager, échanger des savoirs différents autour de l’enfant sans rester dans son État du moi Parent « C’est moi qui sais, c’est moi qui décide ». Il est important que chacun s’écoute et se reconnaisse dans ses compétences spécifiques.

Les enseignants actuels ont des défis importants que ce soit avec les enfants ou avec les parents : on stimule l’Adulte, la réflexion chez les enfants d’aujourd’hui, et ils sont un peu moins dans l’adaptation que les générations précédentes. Les enseignants ont besoin de savoir comment collaborer, y compris avec les parents qui posent des questions ou qui remettent en question leur façon de faire. Ces derniers formulent parfois leurs demandes de façon un peu maladroite, en étant dans la revendication, dans un Parent normatif négatif. Les enseignants ont aussi besoin d’être soutenus et de recevoir la Permission que c’est ok d’être aidé, car c’est un milieu où il y a beaucoup de pression à devoir faire seul puisque dans la classe, ils se retrouvent seuls à gérer. Cela implique aussi qu’ils reçoivent peu de reconnaissance positive et peuvent se retrouver en souffrance rapidement. Je vois également cette souffrance chez certains parents où la scolarité de leur enfant est difficile et où ils ressentent beaucoup d’incompréhension et de rejet de la part de l’école.

Chaque partie a vraiment besoin de se sentir considérée comme un acteur de la relation.

Quid de la reconnaissance entre enseignants ?

Je n’ai pas eu l’occasion de faire de supervision d’équipes d’enseignants, mais dans les enseignants que j’ai rencontrés en supervision individuelle, je ressens cette solitude dont j’ai parlé avant et cette croyance de devoir savoir et se débrouiller seul. Il n’est pas évident de montrer ses difficultés et il y a peu d’espace et de temps pour échanger et partager sur son vécu.

Aurais-tu un conseil pour quelqu’un qui accompagne des enfants ?

Mon conseil serait de prendre le temps de se connaître soi. Plus la personne qui travaille avec des enfants se connaît dans ses valeurs, dans ce qui est important pour elle, dans ses blessures d’enfant, ce qui est digéré et ce qui ne l’est pas, sait ce qui l’attire à faire ce métier avec des enfants, mieux elle peut réagir dans ses choix, avec une bonne proximité et une bonne distance, et être le moins possible dans un contre-transfert inconscient… elle peut avoir du recul dans ce que les situations vont lui faire vivre, en étant attentive aux enjeux et aux jeux potentiels.

Les émotions sont un sujet qui devrait être enseigné à l’école et dans les écoles de formation : qu’est ce que c’est, à quoi ça sert, qu’est-ce que ça dit de moi, de mes besoins… Beaucoup de monde est malheureusement « handicapé » des émotions, alors que nous sommes des êtres émotionnels. Cela crée hélas beaucoup de non-dits, de malentendus, de blessures. Cela devrait aussi être enseigné pour les parents, au même titre que les cours de préparation à l’accouchement, pour pouvoir normaliser tout ce qui va être ressenti, tous les chamboulements qui vont être vécus par le fait de devenir parents et d’être confrontés de manière plus ou moins directe à sa propre éducation. Je pense que les parents de maintenant sont soumis à davantage de pression dans leur rôle de parents ; d’un côté, il y a beaucoup de moyens pour les soutenir, tels que des livres sur l’éducation, des conférences, des cours, et de l’autre, j’ai l’impression que parfois, le revers en est d’induire un « Sois parfait » : il faut tout maîtriser, savoir, comprendre ! Les parents peuvent se retrouver très seuls, à se mettre beaucoup d’exigences… comme dans le domaine des devoirs, un sujet qui prend énormément l’attention des parents… beaucoup de pression pour offrir le meilleur à son enfant. Ils n’osent pas forcément en parler à d’autres parents car ils ont l’impression d’être un mauvais parent, « nul », croyants que que tous les autres y arrivent sauf eux…

Par rapport à cela, je veux dire que c’est important que le parent voie aussi tout ce qu’il fait bien. Comme le dit Winnicott, c’est important d’être un parent « suffisamment bon » mais il n’y a pas besoin d’être parfait puisque d’ailleurs, cela n’existe pas…

Enfin, s’il y a des questions, des situations douloureuses, c’est dommage d’attendre trop longtemps avant de demander du soutien, en niant ses ressentis (« mais non, ce n’est pas si important », « tout le monde a des problèmes », « ça va passer »). Partager avec un professionnel permet de prendre du recul, d’être soutenu, rassuré et reprendre confiance dans ses compétences de parent, d’éducateur ou d’enseignant.


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Entrevue réalisée par Fabio Balli.