Enseignement spécialisé et AT — Entrevue

Lucien Jacquemettaz est Analyste transactionnel (CTA-E) et enseignant spécialisé.


Comment es-tu arrivé à l’Analyse transactionnelle ?

Je suis issu du milieu de l’enseignement primaire. J’ai toujours beaucoup aimé mon métier. Je voyais cependant des collègues qui commençaient à être aigris, et qui arrivaient à 50-60 ans en étant moins motivés, moins stimulés par leur travail. Je n’avais pas envie de finir comme ca.

En 2006, après six ans dans l’enseignement primaire, j’ai clairement senti le désir de me former ailleurs, pour continuer d’apprendre et acquérir d’autres compétences professionnelles. J’ai aussi réfléchi à ce qui me plaisait dans l’enseignement : l’aspect relationnel plus que les connaissances pures et dures. Les mathématiques et les autres branches sont pour moi un médian qui permet de transmettre. Ce que je voulais approfondir, c’était les relations entre les enfants, entre les enseignants, et entre les enfants et les enseignants.

C’est par une recherche sur Internet en lien avec les théories de la communication et des relations humaines, que j’ai découvert l’AT, et retrouvé le concept d’État du moi dont j’avais déjà entendu parler par une connaissance. L’aspect schématique, mettre de la structure dans une pensée m’intéressait et j’ai choisi de me former à cette approche.

Quel a été ton cheminement ?

J’ai commencé par une formation 202 en faisant le 101 en cours de route, puis j’ai décidé de signer un contrat avec Evelyne Papaux.

En parallèle, j’ai suivi une formation d’enseignant spécialisé à la Haute école pédagogique BeJuNe. Cela a ralenti mon cursus de Certification AT, que j’ai terminé un an après mon master, en reprenant une partie du mémoire.

Le thème de mon mémoire était l’apport de l’Analyse Transactionnelle pour la pédagogie spécialisée. Dans une première partie, j’explicitais les concepts les plus utiles dans ma pratique — je travaillais alors avec des élèves du primaire (sixième à huitième Harmos) qui avaient des troubles du langage.

Dans une seconde partie, j’observais comment mes interactions avec deux élèves favorisaient leurs progrès ou les faisaient régresser dans leur autonomie. Pour cela, j’ai tenu tout au long de l’année un journal dans lequel je documentais des concepts pédagogiques pratiques. J’ai aussi filmé, puis analysé nos interactions à l’aide d’une grille d’analyse que j’avais développée.

Après deux ans de formation en AT, j’ai décidé de changer de place de travail. J’ai quitté l’enseignement primaire ordinaire pour travailler comme enseignant spécialisé.

Case départ d’un jeu. Source: Breakingpic, Pexels.

As-tu transmis des concepts AT à tes élèves ?

Les outils et concepts AT m’étaient avant tout utiles à moi-même, pour analyser ma propre pratique, et m’ont amené à changer tant personnellement que professionnellement.

Je n’ai jamais présenté les outils aux élèves : cela ne me semblait pas pertinent. Mon mandat était l’enseignement du français et des maths. Par contre, j’ai intégré une certaine manière de penser qui a fait que j’enseignais de manière différente. Je me suis senti mieux armé face à toutes sortes de difficultés pédagogiques, didactiques ou relationnelles par rapport à mes élèves. Pour moi, l’AT favorise les compétences professionnelles des enseignants. 

Il y a probablement quelques éléments de l’AT que j’ai enseignés avec des mots d’enfants afin d’aider les enfants en termes de processus internes d’apprentissages : comment ils mobilisent leur État du moi Adulte, comment ils vont être dans un État du moi Enfant adapté soumis face à l’enseignant, comment ils peuvent être davantage actifs en changeant leur processus d’apprentissage avec leur prof. Je ne leur expliquais pas cela comme ça, mais leur partageais en live ce qui se passait entre nous, et comment faire différemment pour que ce soit plus efficace. Ça pouvait être des questions que je posais, ou je nommais ce que je voyais, ce que je fais encore aujourd’hui dans un autre cadre en tant qu’enseignant spécialisé.

Quand le processus d’apprentissage est chaotique, freine, ou que la relation pédagogique n’est plus bénéfique au progrès de l’enfant, ça peut être utile de s’arrêter et de regarder ce qui se passe au niveau relationnel. Quand les enfants en ont pris l’habitude, ils peuvent parfois nommer par eux-même ce qui se passe dans les interactions.

Et par rapport aux autres enseignants ?

J’ai proposé des cours de formation continue, mais pas à mes collègues directs — même si ces cours leur étaient aussi ouverts. Ce n’était pas pertinent pour moi de chercher à transmettre l’AT à mes collègues directs, je trouve plus important de rester dans une relation totalement horizontale. 

Avec ces derniers, je pense que ma manière de collaborer a changé : j’ entre moins dans des Jeux que par le passé. Je reste bien sur disponible par rapport à des demandes spécifiques, mais je ne cherche aucunement à stimuler les demandes.

J’ai ensuite développé une pratique de superviseur et commencé à proposer des formations continues. J’ai ensuite fait le brevet fédéral de formateur, ce qui m’a amené à être nommé comme formateur pour les enseignants spécialisés à la HEP. Cela m’occupe à 30 %. J’ai aussi changé d’établissement scolaire, ou je continue d’être enseignant spécialisé, également à 30 %. Finalement, je fais de la supervision et du conseil psychosocial à 30 %, en proposant un travail de développement personnel avec les outils de l’AT, généralement en rencontres individuelles. J’ai principalement un public de jeunes adultes qui ont des difficultés dans leur apprentissage (troubles du spectre autistique, déficit d’attention), que je complète avec un accompagnement plus grand public.

Aurais-tu un conseil pour quelqu’un qui accompagne des jeunes ?

Pour les jeunes comme pour les moins jeunes, je pense primordial d’adopter une posture de non-savoir. Ce sont nos clients qui ont les solutions, nous ne pouvons que les guider, à l’aide de nos savoirs théoriques et de notre posture relationnelle, à se révéler à eux-mêmes et à laisser émerger ce qui vient d’eux.

Cette posture prend une teinte particulière lorsque je suis avec des jeunes dans ma pratique, parce qu’ils me survivront, du moins je l’espère. Face aux jeunes qui ont comme tâche de prendre leur place et amener leur contribution à l’évolution de la société actuelle, je suis celui qui a déjà fait ce chemin, qui a déjà un travail, qui est intégré dans différents systèmes et qui contribue à la vie sociale.

Je ne sais pas ce que signifie faire ce chemin maintenant, dans le contexte actuel et surtout, je n’ai pas ou que peu le souci des défis qui se présenteront aux jeunes dans une cinquantaine d’année, je n’y serai pas directement confronté. Cette pensée m’amène un profond respect et une grande considération pour les jeunes. Je me sens leur devoir une reconnaissance spécifique : c’est grâce à eux que le monde continuera d’évoluer après nous, les vieux ou les moins jeunes.

Cette gratitude est accompagnée d’une double responsabilité. La responsabilité qui est la mienne dans ce que je transmets aux personnes que j’accompagne et dans ce qu’ils prendront de moi pour transmettre plus loin. Leur responsabilité qui est de choisir ce qu’ils garderont du travail que nous faisons ensemble pour semer plus loin et ce qu’ils ne prendront pas. Je résumerais tout cela par une posture d’humilité !


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Entrevue réalisée par Fabio Balli.